Réformer les concours pour réformer l’État

La remise en marche de la réforme de l’État annoncée pendant la campagne présidentielle en cours doit commencer par la révision des modes de recrutement de ceux qui se proposent de le servir.

Je fais partie de ceux-là.

Le devoir statutaire de réserve qui s’impose à tout fonctionnaire a pour préalable le devoir et la volonté de servir l’intérêt général, qui se situent au cœur de tout projet d’intégration de la fonction publique.

Parce que les propositions pour améliorer nos institutions et leurs missions peuvent venir de toute part, y compris de la part de ceux qui la portent, il me plait donc de sortir pour l’occasion de mon habituelle réserve.

La quête de ressemblance

Lauréat du concours d’entrée à l’École des hautes études en santé publique, j’ai passé l’année 2016 à me préparer à mes futures fonctions.

Cette expérience vécue de l’intérieur me permet de mettre en lumière les dérives de cette institution républicaine, notamment lorsqu’il s’agit d’intégrer la haute fonction publique.

Ce qui ressort de mon regard de candidat face aux jurés (entre 6 et 9), ce n’est en effet ni la volonté de trouver la perle la plus brillante, ni la recherche d’un savoir-être fondé sur l’exemplarité mais la quête de ressemblance.

L’exercice est abordé avec un tel sentiment de puissance qu’il ne s’adosse plus que de très loin à l’administration que le jury représente. Il vaut pour lui-même. La volonté de tester le candidat conduit même parfois à le dévaloriser par des pratiques pour lesquelles tout recruteur privé serait inquiété par l’inspection du travail.

La souveraineté du jury, si elle semble nécessaire, lui permet aussi d’entretenir l’opacité de ses délibérations et des critères qui ont présidé à sa décision finale.

La plupart de ces jurys sont publics et il est regrettable que cette possibilité de contrôle soit si peu utilisée, notamment par les journalistes qui pourraient ainsi mettre en lumière leurs dysfonctionnements.

De l’aveu d’un formateur à l’Institut de la gestion publique et du développement économique (IGPDE) qui prépare aux concours et pré-concours d’entrée à l’ENA, « les jurys recrutent des candidats qui leurs ressemblent ». Une posture peut-être inconsciente mais lourde de conséquences pour les candidats atypiques et riches d’un parcours en dehors des sentiers battus, comme si les recruteurs craignaient de voir leurs corporations respectives imploser ou se désagréger s’ils y intégraient des éléments porteurs d’idées trop novatrices.

Un rapide coup d’œil à la sociologie des lauréats est éloquent. Un gros pourcentage de juristes pour les cadres A, et une grande majorité d’élèves de Science Po Paris pour les lauréats des concours dits A+, formant l’élite des hauts fonctionnaires.

À quelques « erreurs » statistiques près tenant lieu de faire valoir aux supposés efforts d’ouverture de la haute fonction publique, d’année en année les promotions se suivent et se ressemblent. Le constat est affligeant : le jeune caucasien parisien, fils de fonctionnaire CSP+ rafle la mise.

Ouvrir la fonction publique

Conséquences de ce clonage de lauréats, la réforme de l’État voulue par les exécutifs successifs devient un dossier de plus ajouté sur la pile des autres sujets prioritaires des quarante dernières années.

Les administrateurs de l’État et des collectivités territoriales, les directeurs d’hôpitaux, les administrateurs des assemblées… sont dans les faits les réels détenteurs du pouvoir de réformer les arcanes d’une administration qu’ils pratiquent à vie. Ils font le poids face aux mesures éphémères portées par un ministre au mandat précaire.

Il est dès lors illusoire de penser qu’une réforme efficace de l’État pourrait faire l’économie d’une réforme du recrutement de ceux qui en portent les actions. Cette révolution de palais sera le préalable nécessaire à tout chantier de grande ampleur pour l’amélioration de l’action publique au service de l’intérêt général.

Le Forum Jeunes Fonction Publique, initié l’an dernier par Annick Girardin, ministre de la Fonction publique, va dans le bon sens. Il se veut un moment de décloisonnement et de confrontations des bonnes pratiques entre élèves des grandes écoles du service public : ENA, INET, EHESP…

Il est en effet urgent que les concours de la haute administration renouent avec l’esprit de l’article 6 de la Déclaration 1789 : « Tous les Citoyens sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

Pour que le service de la Nation puisse être porté par ceux qui la composent dans la diversité de leurs talents et suscite ainsi l’adhésion et non plus la défiance vis-à-vis du projet républicain, il est essentiel de réfléchir au moyen de rendre le service de l’État accessible à toutes les compétences et à toutes les ambitions qu’il se propose d’administrer et d’inclure dans la communauté nationale.

Salim Kébaïli

Ancien élève de l’EHESP